samedi, 11 septembre 2010
Vacances en Irlande : 10 jours d'aigreur (2)
Jour 2 – Belfast-Portstewart
Il est 8h, mon téléphone sonne. J'aime me réveiller au doux son d'un riff rageur de Metallica, ça me met de bonne humeur. De toute façon le boulot était déjà à moitié fait: c'est la cinquième fois que je suis brutalement tiré du sommeil du juste par la sonnerie aux décibels surdéveloppés d'un autre pensionnaire plus ambitieux quant à son emploi du temps, mais cette fois c'est mon tour. Par égard pour mes compagnons de chambre je n'attends que trois minutes avant de couper la musique. Il faut dire que ce morceau déchire grave (All Nightmare Long, de l'album Death Magnetic, excellent). L'avantage c'est que la guitare électrique ça couvre très bien les grognements et autres borborygmes divers qui émanent des différents lits.
Il est 8h10, je me lève.
Il est 8h30, je me lève toujours.
Il est 9h, je suis enfin debout, faut dire aussi avec ce décalage horaire, pfff, alors lui, hein. Je me dirige donc vers la salle de bains commune à notre chambrée, le torse bombé (vers l'intérieur) et l'oeil vitreux. J'entre dans une cabine de douche ornée du classique pommeau salvateur qui devrait déverser sur mon corps d'athlète à la retraite (depuis longtemps) le divin fluide qui le rechargerait en vigueur et en vitalité.
Alors après c'est un peu flou mais je me souviens d'avoir crié « Oh put... » juste avant que mes mâchoires ne se crispent sous le choc thermique, évitant de peu de sectionner le bout de ma langue. Vous avez déjà pris une douche froide? Et bien dites-vous qu'elle était chaude comparée à la mienne. En plus, passée la première surprise j'ai constaté avec effroi (c'est le cas de dire) qu'elle le restait. Longtemps. Bon si on veut voir le bon côté des choses, on pourra se dire que du coup, j'étais parfaitement réveillé.
Mais comme je suis un bourrin j'ai quand même réussi à me laver (avec le shampooing et tout, hein! Ah oui ça vous épate ça!). Ok, j'avoue j'ai un secret : j'ai déjà été en rade d'eau chaude pendant quelques mois (je vous raconterai peut-être ça une autre fois), ce n'était donc pas une expérience inédite. J'avais d'ailleurs pour l'occasion développé une technique martiale que j'ai sobrement baptisée « arcanes suprêmes du dragon aigri essoufflé qui prend sa douche sous une cascade en hiver », basée essentiellement sur la respiration et le renoncement de soi.
Bref c'est donc propre et réveillé que je me suis présenté au réfectoire, dans le but tout à fait avouable (et à valpeur*) de prendre un copieux petit déjeuner. Je me suis décidé pour le Ulster Breakfast (traduisez par « Ulster casse-vite »), qui m'avait l'air de fort bon aloi.
Et force m'est de constater que malgré mon inénarrable flegme et ma retenue sans faille, ce petit déjeuner claquait assez remarquablement sa chatte de canard laqué au néoprène (traduisez par « Good »). Voici donc la composition de ce repas typique (par typique il faut bien sûr comprendre « qu'on sert aux touristes pour leur donner l'impression qu'ils ont mangé un truc local, ha ha les cons! ») :
- 2 tranches de Potato Bread grillé, qui comme son nom l'indique est fait à base de pomme de terre (et grillé à la poêle avec du gras), excellent.
- 2 tranches de Soda Bread grillé, qui comme son nom ne l'indique pas est fait à base de je-n'ai-jamais-su-quoi (et grillé à la poêle avec du gras), excellent.
- 1 oeuf sur le plat (cuit à la poêle avec du gras), excellent.
- 2 tranches de bacon grillé (à la poêle avec du gras), excellent.
- 2 saucisses à la composition mystérieuse, mais grillées à la poêle avec du gras (et par conséquent : excellent).
- 1 grosse louche de haricots blancs à la sauce tomate-un-peu-sucrée, sans conteste l'élément le plus sain de l'assiette mais en se débrouillant on peut les faire tremper dans le gras du reste. Excellent.
- Le tout évidemment arrosé du traditionnel mais indispensable café-de-chaussette El Gringo et d'un verre de jus à base de concentré d'orange-et-d'autres-trucs-qui-ne-sont-sûrement-pas-de-l'orange.
(Ce petit déjeuner vous est proposé par la Société Nationale de Lutte contre le Cholestérol)
(Mangez, Bougez, Vomissez)
Autant vous dire que je n'ai pas remangé avant le soir (tard). En plus c'était pas cher, bonheur total.
L'assiette saucée, le café englouti et le petit rot de circonstance exécuté avec maestria, il était temps de partir à ta conquête, Belfast, Belfast (pa, pa, paa-dada, pa, pa, paa-dada).
C'est donc de la démarche un peu lourde d'un éléphant neurasthénique mais avec l'esprit avide de l'Explorateur en pays inconnu que je me dirigeai vers (ce que je croyais être) le centre-ville, la première impression de la veille balayée par la nuit qui porte conseil, surtout quand on dort avec son psychiatre.
Et comme j'avais raison! Un proverbe sarthois plein de sagesse dit : « La première impression est souvent trompeuse, tu me trouveras plus jolie quand tu sauras combien je gagne », et c'est vrai qu'il ne faut jamais se fier à son ressenti initial, souvent faussé par nos a priori et nos préjugés. Maintenant que j'ai bien pris le temps de l'observer et que je l'ai visitée sous toutes ses coutures, je peux vous le dire : Belfast, c'est moche. Voilà.
Tout en gardant ce concept en tête nous allons maintenant passer en revue quelques éléments toutefois dignes d'intérêt :
- Le Jardin des Plantes. C'est un jardin. Avec des plantes. J'aime pas ça les plantes, c'est louche, toutes ces formes, ces couleurs bizarres, ces épines, ces poils, ça n'a aucun sens. J'y ai quand même passé une bonne heure car le parc est très agréable, ça fait une belle balade digestive, il y a des ponts, des croisements, un peu comme dans un Livre dont VOUS êtes le héros, si vous attaquez le jardinier rendez-vous au 27, sinon rendez-vous au 386. Ah tiens il a plu pendant que j'y étais mais pas longtemps, donc ça va.
- L'université de Freddy Mercury (Queen's University). Le genre d'école où l'on aurait aimé étudier, des bâtiments immenses et majestueux dans le même ton argile que la majorité des bâtiments du coin. Ça m'a fait penser à Poudlard, même si je n'y suis jamais allé (vu que ça n'existe pas). On imagine les étudiantes dans leur joli uniforme, avec leur jupe courte, très courte... Puis on se rappelle qu'ici tout le monde est moche, ou gros, oul les deux, donc on passe vite à autre chose.
- Sur un quai de la Lagan, il y a une sculpture de poisson. Il y avait une mariée qui se faisait prendre en photo. Elle était belle, ça m'a choqué.
- Les pubs.
Ah, et il a plu encore deux fois dans l'après-midi, mais pas longtemps donc ça va.
Oui, une question là-bas dans le fond? Belfast ne se résume pas à ça? Il y a plein d'autres choses à faire? C'est une ville au passé et à la culture riche?
Peut-être mais moi j'ai vu ça. Et pis c'est moi qui raconte donc tu vas me faire le plaisir de tourner ta langue sept fois dans ta bouche après que j'y ai fixé cette lame de rasoir très très coupante, c'est normal si ça picote un peu.
Après donc ces déambulations riches en émerveillements et à la charge émotionnelle plus bouleversante que trois fois la mort de la maman de Bambi, il était temps de me mettre en route pour l'étape suivante de mon rocambolesque périple : Portstewart, son port, sa vie nocturne, son Fish-n-Chips. Tadaaaam!
Donc après un trajet voituresque aussi inintéressant qu'inintéressant, j'arrive dans ce petit village qui fleure bon l'arnaque à touristes. C'est avec quelques difficultés que j'ai réussi à trouver ma chambre d'hôtes (assez pittoresque avec des propriétaires éminemment sympathiques, Rick, si tu me regardes : tchüss). Là c'était plus à la bonne irlanquette (c'est comme la bonne franquette mais en Irlande), j'avais l'impression d'être chez des amis (que celui qui a dit « mais tu n'as PAS d'amis » se dénonce, j'épargnerai peut-être sa famille!).
Comme je n'avais pas mangé depuis le matin et qu'il se faisait un peu 23 heures (voire même beaucoup), je me suis dit : « Tiens mais et si que j'irai manger moi, tiens? ». Vous remarquerez que quand je me dis des trucs je ne m'embarrasse pas de subtilités inutiles comme la grammaire, il faut dire que je me comprends plutôt bien la majeure partie du temps.
Je me suis donc mis en quête d'un petit quelque chose à manger, de préférence gras, car comme le dit Caradoc dans la série documentaire historique Kaamelott : « Le gras, c'est la vie. »
Naïvement j'entre dans un pub, où une serveuse s'approche de moi et me demande : « Youssokay? » (la je retranscris phonétiquement car je n'ai toujours pas compris ce qu'elle me disait). Après l'avoir fait répéter trois fois, j'ai fait comme tout un chacun : j'ai dit oui. Enfin yes, mais bon vous voyez quoi. Ma réponse a dû la satisfaire car elle s'est éloignée en soufflant un peu fort et en gonflant les joues, la pauvre c'est fatigant le métier de serveuse. En tout cas je ne l'ai jamais revue, je suis donc ressorti, et c'est là que tout a basculé.
À peine quelques mètres plus loin, je fus assailli par un fumet reconnaissable entre mille, une douce fragrance ravissant les glandes olfactives des plus fins gourmets : le graillon. Mais le vrai, hein, celui qui vous lubrifie les narines à la première inspiration, à côté duquel une part de Kouign Amman chaude passe pour aussi sèche qu'une rembarrade de Laurence Boccolini dans le Maillon Faible.
Le regard pétillant, j'entre en me léchant les babines. Trop tard, ma langue ne touche pas mes lèvres, elle glisse à une telle vitesse sur la couche de paraffine qui s'est naturellement formée dessus que je manque de me faire un claquage buccal. Ca fait deux fois aujourd'hui que ma langue frôle la mort, c'est beaucoup je trouve (je vous avais prévenus que ce récit serait épique!). C'est un peu fébrile que je commande mon premier Fish-n-Chips, véritable institution britannique. Nous sommes vendredi, et de nombreux locaux sont venus avec leurs rejetons (tous moches), il paraît que c'est une habitude (de venir le vendredi, pas d'être moches... ah si, pardon)..
Quand la serveur me tend mon futur repas, je remarque que la chose est emballée dans du papier craft marron, vous savez celui dans lequel les clodos américains mettent leur bouteille de whisky pour pas qu'on voit qu'ils picolent dans les films et les séries. Là pareil, mais ce sont de grandes feuilles de papier qu'il faut retirer, un peu comme un cadeau emballé plusieurs fois. Tu sais que tu arrives bientôt à la partie comestible quand tu commences à voir apparaître des taches de gras. Enfin j'accède à mon poisson, il est pané, il est frit, il est énorme. Il est aussi long que mon avant-bras. Impatient, je croque dedans. Comme tout bon con qui sait qu'il faut attendre un peu mais qui ne le fait pas, je me brûle sévèrement le bec, mais qu'importe : contrairement à ce que je craignais, c'est plutôt bon. J'insiste sur le « plutôt », faut pas déconner quand même.
J'ai mangé face à la mer, c'était sympa, il faisait un peu frais, j'étais sur un banc et je me laissai bercer par le lancinant bruit du ressac, je distinguai les vagues qui venaient mourir sur la plage un peu en contrebas, et je me dis que j'étais bien.
Ça c'était avant que je ne goûte ma première frite, car ensuite mon esprit se trouva envahi d'images de marée noire, d'Erika, d'oiseaux englués dans le pétrole et de gros bâtons de patate frits dans de l'huile de vidange. En un mot comme en cent : ce sont les pires frites que j'ai jamais mangées de ma vie, et j'espère ne plus jamais expérimenter cette sensation. De deux choses l'une : soit l'huile de friture n'avait pas été changée depuis deux ans, soit c'était juste le fait d'utiliser le même bac pour les frites et le poisson (dans ce cas on sait qui a gagné la baston de goût). Au final j'ai terminé le poisson et j'ai jeté les frites. D'ailleurs au vu du nombre de paquets déjà présents dans la poubelle (j'ai dû pousser pour y faire entrer mon paquet), je ne dois pas être tout seul à n'avoir que modérément apprécié.
Qu'importe, après une courte balade le long de la jetée je décidai de rentrer afin de méditer sur le sens de la vie et les mystères de l'univers, et accessoirement de dormir un peu, le programme du lendemain s'annonçant un peu chargé. Direction : la Chaussée des Géants et premiers pas dans la « vraie » Irlande, celle que j'étais venu chercher : celle des côtes déchiquetées et des paysages somptueux (même si je ne le savais pas encore...)
* Cette vanne pourrie ne saurait faire l'objet d'aucun commentaire.
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Vacances en Irlande : 10 jours d'aigreur
Je suis parti en vacances en Irlande (oui je sais, c'est fou). Dix jours en plus. Dix jours loin de ces bons cons usuels que j'appelle plus communément « les gens ». Pour me détendre, pensais-je alors naïvement. Ah qu'est-ce que je peux être con aussi quand je m'y mets... Enfin bon, le bilan n'est pas complètement négatif comme vous allez vous en rendre compte à la lecture de ce passionnant article, bourré d'action, d'aventure, de suspense et d'aigreur. Mesdames et Messieurs, en route pour une fresque épique dont vous ressortirez tous grandis :
LES VACANCES EN IRLANDE - 10 jours d'aigreur
(J'ai rajouté un sous-titre car je trouve que ça fait plus cinématographique, vous savez, genre « Strarship Troopers - un seul objectif : survivre » ou « Planête Rouge – un seul objectif : survivre » ou encore « Alien le 8e passager – il est là ».)
Jour 1 : Belfast
Arrivée à Belfast à 18h30. En descendant de l'avion, plusieurs constats s'imposent :
- Il fait nuit
- Il fait froid
- Il pleut
- L'aéroport est très moche (oui, même de nuit)
D'aucuns auraient pu se sentir un peu dépités par un tel état de fait. Mais Aigri-man, grand optimiste devant l'éternel, ne s'arrête pas à des détails aussi insignifiants, même s'il a l'air bien con avec son bermuda et ses guiboles toutes blanches qui en sortent, les poils hérissés et la chair de poule (heureusement pour les poils ils sont rabattus par la pluie). Je ne vous fais pas le topo pour les bras tout blancs qui sortent de son débardeur, vous avez compris le tableau je pense.
Bref après un contrôle d'identité avec sourire en option et une heure d'attente pour récupérer mon sac je me dirige d'un pas assuré vers le comptoir de location de voiture, où j'avais déjà réservé mon véhicule (la magie d'internet, mais comment faisait-on avant?).
Soignant mon accent anglais j'engage les procédures d'usage. Et là : choc culturel. En fait ils ne parlent pas anglais, mais une espèce de patois bizarre qui fait que je ne comprends qu'un mot sur deux, ce qui permet à mon interlocutrice (grosse et moche) de me refourguer une assurance supplémentaire et de me facturer le plein d'essence (en même temps ça fera ça de moins à s'occuper au retour). J'apprends au passage que je ne bénéficierai pas de l'assistance en cas de panne en République d'Irlande (en Irlande du Sud, quoi). Ben oui, hein, c'est un autre pays. Et merde.
Finalement après avoir réussi à comprendre tant bien que mal où récupérer ma voiture, je me dirige, d'un pas malgré tout toujours assuré, vers le parking. Elle est là, flambant neuve, celle qui va devenir ma monture fidèle pendant dix jours « de folaille » (comme le foie). Elle est belle, mais je m'en tape. Elle est un peu plus grosse que ce que j'avais espéré (j'aurais préféré une Smart ou une Mini, mais bon je me retrouve avec une Corsa. Ça tombe bien c'est mon ancienne voiture que j'avais avant que j'aie plus de voiture!). J'ouvre la porte et m'installe coté conducteur (la base me dire-vous). Surprise et abasourdissement total! J'ai dû oublier de préciser quelque chose à ma commande, car il manque de tout évidence quelques éléments non superfétatoires, comme par exemple le volant, les pédales et le tableau de bord! Me remettant à grand peine de ce nouveau choc, me reviennent en mémoire les cours de géographie de Mme Peltron au CM1 : « Eeeet oui mes loulous, en Angleterre ils roulent tous à gauche. Ben oui depuis Churchill ils savaient plus trop comment emmerder le monde, donc ils ont fait ça, et ils ont collé leur volant à droite, en plus de compter les distances avec des unités qui n'existent pas. Ha ha ha sacrés rosbifs! Vous verrez que si un jour on décide d'avoir une monnaie unique, ils sont bien capables de vouloir rester avec leurs livres pourries! Ah les cons! » (j'aimais bien Mme Peltron).
Donc sans transition je me translate d'un petit saut leste et calculé sur le siège adéquat, je démarre et me mets à rouler. Bon ça va pas être facile, mais c'est comme tout, on s'habitue. Au bout de quelques frayeurs et d'un ou deux chauffard-d'en-face-qui-sait-pas-conduire mis à leur juste place (c'est-à-dire dans le fossé), je me fais plutôt bien à la conduite de ce pays, je commence même à faire couleur locale (comprendre : à fond les ballons), tout rempli d'une assurance nouvelle (pas celle que je me suis fait refourguer plus haut, une autre, gratuite celle-là).
Direction : le centre de Belfast. Objectif : l'auberge de jeunesse. Bon, de nuit, Belfast, c'est pas... enfin bon, disons que... faut dire aussi que j'étais concentré sur mon plan et les noms de rue, donc j'ai pas vraiment fait gaffe, mais ça ne m'a pas paru bien funky comme ville, comme ça, là, à froid. Mais bon, je me gare (comme un porc) et je prend possession de ma chambre (enfin de mon lit puisque j'ai pris l'option dortoir, c'est moins cher. Coup de bol je suis presque tout seul dans la piaule). A ce niveau-là, rien à dire, accueil sympathique, structure impeccable, plein de services et un self qui sert le petit-déj', nickel, je commence à me sentir à l'aise (en plus j'ai compris le mec de l'accueil ce qui m'a inconsciemment empli d'une espèce de fierté mal placée).
Après avoir repéré les lieux, je sors dans la vie Belfastoise et me mets en quête du commerce le plus florissant en Irlande : le pub. J'en trouve un, à l'extérieur fort avenant, tout à fait typique. J'entre, me pourléchant les babines à la perspective de la bonne Guiness que je vais sans vergogne m'enquiller dans le cornet, c'est les vacances merde. Et là c'est le drame : l'intérieur est glauque à souhait et je suis quasiment tout seul, hormis un groupe de trois personnes dont une sourde qui s'exprime donc fort et mal (la pauvre elle n'y peut rien mais bon ça ajoute à l'ambiance bizarre). Pas moyen de faire demi-tour, le barman m'a vu. Bon tant pis, je commande ma pinte à grands coups de « Sorry? » des deux côtés du bar. Je paye (pas cher) et je m'installe. Un peu de musique en fond sonore, mais c'est très calme. On est loin de l'ambiance chaleureuse du pub irlandais telle qu'on se la figure, mais bon la bière est bonne (en même temps je n'ai pas pris de risque). Arrivé à la moitié de mon verre le barman sort et baisse son rideau de fer. Puis il entre et ferme tous les volets, un par un.
Là dans mon esprit se mettent à défiler tous les films d'horreur que j'ai pu voir dans ma jeunesse fougueuse, et je commence à me remémorer les règles de survie face à de dangereux tueurs psychopathes (« ne pas monter au grenier surtout, ça sert à rien pauvre cruche »). Je me force à respirer calmement, je finis ma bière cul-sec et me dirige d'un pas (que je veux assuré) vers une autre porte que j'avais repérée plus tôt (« toujours noter les issues d'une pièce »). J'arrive dehors, tout s'est bien passé. Il pleut toujours.
Sur ces entrefaites il se fait quand même près de 23 heures. J'ai faim. Je décide donc de goûter à la cuisine traditionnelle irlandaise et pousse donc la porte du seul établissement encore ouvert : un grec. J'en commande un. Pas de bol, le serveur connait la France et essaie de discuter. Au bout de cinq répétitions je comprends qu'il me demande d'où je viens, je lui réponds donc : Paris. « Ah Paris! Le PSG! ». Et merde. Il me fait comprendre qu'il préfère l'OM. Je lui fais comprendre que je m'en fous. Il me file mon grec, tout sourire. Je sors pour le manger sous un abri-bus (on a la classe ou on ne l'a pas). C'est excellent. Rien à voir avec ce que j'ai déjà mangé en France dans ce type de boui-boui. J'écrase une larme, et je décide de terminer cette première exploration sur cette note émouvante. Je rentre me coucher.
Dortoir oblige, des gens entrent et sortent à toute heure, mais surtout à celle où on parvient enfin à s'endormir. L'esprit embrumé, je perçois des bribes de phrases chuchotées : « Ah putain de merde ». Des Français! Je fais semblant de dormir, les Français c'est comme les T-Rex : si tu ne bouges pas, ils ne te voient pas. En même temps il fait noir, ça augmente mes chances. A leur décharge, je dirai qu'ils ont quand même fait preuve de plus d'égards pour les pauvres dormeurs que nous étions que ce à quoi je m'attendais, merci à eux donc. Et comme ils étaient les derniers arrivés, la nuit s'est poursuivie calmement, au doux bercement des ronflements gracieux de mes voisins de chambrée. Ben oui, le dortoir c'est moins cher. Mais c'est chiant.
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